2026.
TRACES ET CONTRASTES (흔적과 대비)
Henri-François Debailleux
Bleu : c’est la couleur qui saute aux yeux et le mot qui vient immédiatement à l’esprit
lorsqu’on découvre ou lorsqu’on pense aux œuvres de Yoo Ju Hee. Un bleu à la fois profond
et lumineux, dense et aérien. Un bleu qui lui vient de loin puisque l’artiste se souvient
qu’adolescente, après le collège, elle allait tous les jours peindre au bord de la rivière
Seomjin, tout près d’où elle habitait en Corée du sud, avec en arrière-plan une forêt de pins.
Entre l’aura bleue que ces arbres génèrent dans tout le pays, le bleu différent de la rivière et
le bleu du ciel qui, comme elle l’a souvent raconté, lui donnait une lueur d’espoir, une
touche d’optimisme et des moments d’apaisement dans une période difficile de sa vie, les
planètes bleues étaient alignées.
Le bleu donc, mais pas n’importe quel bleu. Car après en avoir pratiqué plusieurs tonalités,
le bleu ciel, le bleu cobalt, le bleu outremer, etc. elle a voulu avoir le sien. Un bleu Yoo Ju
Hee comme on dit un bleu Klein. Et un jour elle est tombée sur un bleu anthraquinone, qui
plus est peu employé et qui est devenu sa signature, son identité. « J’ai l’impression qu’il me
force à m’engager, à mettre encore plus de moi-même dans ma peinture. C’est une couleur
qui donne la sensation d’être aspirée et qui varie de belle manière selon que j’applique une
ou deux ou trois couches » précise-t-elle. Et cela se voit et se sent.
Yoo Ju Hee n’a cependant pas travaillé qu’avec du bleu. Elle a également fréquenté des
rouges, des verts et même des jaunes pour expérimenter d’autres tons. Elle en a chaque fois
aimé le résultat, pas toujours à chaud d’ailleurs. Mais quoi qu’il en soit « j’aime la sensation
que j’éprouve avec l’anthraquinone » » sourit-elle.
Et puis il y a aussi le noir et le blanc, qu’elle utilisait à ses débuts, comme une voie plus facile
et plus appropriée pour arriver à la couleur, qu’elle n’a jamais perdus de vue et qu’elle aime
encore pratiquer aujourd’hui. Le noir et blanc comme terrain de jeu idéal pour peindre des
contrastes, l’une des grandes orientations de sa démarche qui lui a, en outre, ouvert les
portes de son autre direction phare : la notion de rythme. Ce rythme qu’elle atteint en
poussant ses couleurs avec une raclette dans un geste précis, totalement maîtrisé, dominé.
Chaque touche semble le résultat d’une concentration, d’une respiration, d’une densité,
d’une spiritualité, d’une méditation magnifiques , qui impriment sur toile ou sur papier ses
signes, son écriture, son langage. Car pour parvenir à cet effet de rythme il lui faut répéter
un geste- comme s’il s’agissait d’un mantra, d’un rituel- qui lui-même génère la répétition
des mêmes traces. Celles-ci sont d’autant plus riches que lorsqu’on les regarde de plus près
on s’aperçoit qu’elles sont constituées de dégradés qui nécessitent beaucoup d’attention et
de subtilités. Et à plus forte raison parce que ce grouillement ou cette danse – c’est selon- de
signes, de taches, de traces, de strates se fait sur fond noir pour augmenter le … contraste.
La boucle est bouclée.
Mais les contrastes et les rythmes peuvent aussi naître d’oppositions formelles, comme on
peut s’en rendre compte dans ses œuvres récentes. Yoo Ju Hee peut ainsi conjuguer, dans la
même toile, un aplat de couleur parfaitement monochrome avec des coulées de peintures
blanches et noires qui semblent tomber comme un rideau de pluie générant un second
contraste entre leurs mouvement et l’immobilité de l’aplat. Ou ne même pas avoir besoin de
ce dernier pour créer de façon verticale ou horizontale cette tension qui dynamise, met en
mouvement et en puissance chaque œuvre. En plus, ces aspects sont encore renforcés par la
grande attention portée par Yoo Ju Hee au travail sur la matière, sur les chevauchements,
sur les épaisseurs comme sur les transparences, sur les bordures et les textures.
Une façon, en somme, de se donner tous les moyens pour peindre des émotions, des
sensations, des impressions. Elle le dit d’ailleurs elle-même : « Mon travail c’est l’émotion ».